Les ondes empruntées : le paradoxe de la radio entre innovation, dépendance et souveraineté

Nous n’avons jamais disposé d’autant de moyens pour atteindre nos auditeurs. Pourtant, nous n’avons peut-être jamais été aussi dépendants de ceux qui contrôlent les chemins permettant d’y parvenir. Derrière nos choix technologiques se joue une question fondamentale : quelle part de son destin la radio veut-elle encore maîtriser ?

La radio est une industrie singulière. Nous célébrons l’IP avec l’enthousiasme des nouveaux convertis, hésitons devant le DAB+ comme s’il s’agissait d’un invité indésirable et défendons la FM avec une fidélité qui dépasse parfois ce que les faits justifient.

Je trouve ce paradoxe fascinant. Nous embrassons une technologie qui peut accroître notre dépendance, doutons de celle qui pourrait renforcer notre autonomie numérique et nous accrochons à une troisième dont nous savons qu’elle ne pourra, seule, dessiner notre avenir.

Et pourtant, peu de médias ont inventé une relation aussi directe entre une voix et l’oreille de celui qui l’écoute.

Quelque part, au milieu de ces contradictions, j’ai le sentiment que nous perdons parfois de vue ce que nous cherchons réellement à préserver.

Être distribué ne signifie pas maîtriser sa distribution

Commençons par reconnaître que chacune de ces technologies possède de solides arguments.

La FM reste une infrastructure robuste, familière et accessible sans abonnement, sans connexion internet et sans identification préalable de l’auditeur. Le DAB+ modernise le broadcast en préservant ses qualités fondamentales : gratuité, résilience, diffusion collective et coûts largement indépendants du nombre d’auditeurs. Quant à l’IP, il ouvre des possibilités remarquables de personnalisation, d’interactivité, de mesure des usages et de développement de nouveaux services.

Il serait absurde de les opposer. La FM comme le DAB+ reposent sur des infrastructures, des autorisations et des choix de couverture : aucune diffusion hertzienne ne s'affranchit totalement de contraintes techniques ou réglementaires. Pour les radios déjà présentes en FM, le DAB+ implique souvent une période coûteuse de double diffusion. Les stations exclusivement diffusées en DAB+, les « DAB+ only », échappent certes à ce surcoût, mais doivent conquérir leur audience et convaincre les annonceurs sans bénéficier directement de l'effet d'entraînement d'une fréquence FM installée — sauf lorsqu'elles peuvent s'appuyer sur la notoriété et la puissance commerciale d'un groupe déjà établi. À l'inverse, l'IP n'implique pas nécessairement une dépossession : nos propres applications et des accords de distribution bien négociés peuvent préserver une relation directe avec le public.

Mais une différence fondamentale demeure.

Dans les environnements connectés, qui décide de notre visibilité, de notre référencement, des données auxquelles nous accédons ou des conditions de monétisation ? Entre la station et l’auditeur s’interposent désormais systèmes d’exploitation, agrégateurs, assistants vocaux, plateformes et constructeurs automobiles.

Nous produisons toujours nos programmes. Mais nous ne maîtrisons plus nécessairement les conditions dans lesquelles ils sont proposés.

Et il existe une différence considérable entre être disponible et être réellement découvrable. Une radio peut être présente sur toutes les plateformes et rester pratiquement invisible pour ses auditeurs.

L’IP sait admirablement raconter son avenir : personnalisation, données, intelligence artificielle, nouveaux usages. Le DAB+, lui, raconte surtout la diffusion. C’est moins spectaculaire. Mais stratégiquement, c’est essentiel. Sa valeur ne réside pas dans ce qu’il ajoute à l’expérience numérique. Elle réside aussi dans la dépendance qu’il permet d’éviter.

Voilà pourquoi je crois à une stratégie résolument hybride : la FM pour assurer la continuité, le DAB+ pour préserver une diffusion numérique directe, l’IP pour développer la relation, les services et l’audio à la demande.

Et si nous poussions cette logique jusqu’au bout ? Notre ambition devrait être de construire une expérience dans laquelle l’auditeur choisit d’abord un contenu, tandis que son équipement emprunte, lorsque c’est techniquement possible, le canal de diffusion le plus pertinent.

La technologie devrait servir l’expérience, pas imposer ses contraintes à l’utilisateur.

La voiture : quand notre paradoxe devient politique

Pendant des décennies, l’autoradio a constitué la porte d’entrée la plus naturelle vers notre média. On tournait un bouton, la radio était là. Aujourd’hui, les écrans embarqués, les applications et les assistants vocaux transforment profondément cette relation.

Le tableau de bord automobile est devenu un espace de concurrence dans lequel la radio doit désormais défendre sa place.

Le débat européen autour du Digital Networks Act (DNA), présenté par la Commission en janvier 2026, illustre parfaitement cette évolution. Le droit européen actuel prévoit la compatibilité avec la radio numérique lorsqu’un autoradio est intégré à certaines catégories de véhicules neufs. Mais il n'impose pas sa présence dans tous les véhicules.

D'où la mobilisation du secteur.

En France, Radio France, l’Alliance de la Radio et les radios associatives défendent ensemble le maintien de la réception hertzienne. Le 13 octobre 2026, le Sénat a adopté en première lecture une proposition de loi visant notamment à garantir des récepteurs FM et DAB+ dans les véhicules neufs. Fait intéressant, un amendement adopté prévoit aussi un accès aisément identifiable à la radio depuis l’écran d’accueil des interfaces embarquées. Le texte doit encore poursuivre son parcours législatif.

En Belgique, la mobilisation conjointe de maRadio.be, Digitale Radio Vlaanderen, RadioZ et la CraXX a trouvé un relais politique concret. Le 22 juillet 2026, les ministres des Médias des trois Communautés — Jacqueline Galant, Cieltje Van Achter et Gregor Freches — ont annoncé une position commune que la Belgique défendra auprès de l’Union européenne : garantir un accès direct, gratuit et universel à la radio dans les véhicules neufs, sans abonnement, sans consommation de données et sans application obligatoire. L’enjeu est de préserver la liberté d’écoute des citoyens et d’éviter que les voitures connectées ne deviennent des environnements fermés, dans lesquels l’accès à la radio dépendrait exclusivement de plateformes de streaming et de leurs conditions commerciales.

En Italie, Confindustria Radio Televisioni et sa campagne RadioInAuto accompagnent une initiative réglementaire dont le processus n’est pas encore achevé.

À Bruxelles, l’UER et l’AER plaident pour que le DNA garantisse cette réception. L’enjeu dépasse les intérêts industriels : en situation de crise ou de saturation des réseaux mobiles, la diffusion hertzienne conserve une capacité de communication massive et une résilience précieuse.

Je trouve ces mobilisations indispensables. Mais leur existence révèle une contradiction qui devrait nous interpeller.

Nous devons désormais nous battre pour préserver l’accès direct à notre propre média, alors que nous acceptons parallèlement de déléguer une part croissante de notre distribution à des tiers.

Et le combat ne concerne plus seulement la présence d’un tuner.

L’initiative internationale Radio Ready for Connected Cars le montre clairement : l'accessibilité, la visibilité, l'identification des stations, les métadonnées et la continuité entre broadcast et applications deviennent des enjeux tout aussi déterminants.

Garantir la réception sans garantir la découvrabilité reviendrait à protéger une porte d’entrée tout en laissant à d’autres le pouvoir de la dissimuler.

D’autant qu’une nouvelle évolution se profile. Les moteurs de recherche, les assistants vocaux et désormais les intelligences artificielles génératives participent eux aussi à la prescription des contenus.

Nos métadonnées deviennent donc une composante stratégique de la distribution. Un programme mal décrit, dépourvu de contexte, de références ou d’informations structurées, risque de rester invisible aux systèmes censés le recommander. Je développais cette conviction dans une précédente réflexion sur notre responsabilité de producteurs de données.

Nous avons longtemps investi pour que nos programmes puissent être entendus. Nous devons désormais investir autant pour qu’ils puissent être trouvés, compris et recommandés.

Une souveraineté qui suppose aussi davantage de liberté économique

Mais maîtriser nos infrastructures, nos interfaces et nos données ne suffira pas si nous ne retrouvons pas des marges de liberté pour agir.

Les radiodiffuseurs historiques évoluent dans des environnements réglementaires exigeants. Selon les pays et les statuts, ils doivent respecter des quotas musicaux, des obligations linguistiques ou culturelles, des règles publicitaires, des engagements de production et des missions d’intérêt général.

Ces obligations ont souvent une justification parfaitement légitime. Elles contribuent au pluralisme, à la création locale, à la diversité culturelle et à la protection des publics.

Mais elles représentent aussi des contraintes éditoriales, opérationnelles et économiques dont nous ne pouvons plus ignorer les effets.

Pendant ce temps, Spotify, YouTube, Apple, Amazon et les autres grandes plateformes se disputent les mêmes ressources que nous : le temps, l’attention et la valeur publicitaire.

Le rapport du Sénat français du 7 octobre 2026 relève notamment que les plateformes de streaming musical représentaient, en 2025, 46 % des recettes publicitaires de l’audio digital en France, contre 39 % en 2021.

Ces acteurs ne sont évidemment pas dépourvus de régulation. Ils sont soumis à leurs propres obligations européennes et fiscales. Mais celles-ci ne sont pas comparables en tous points à celles des radiodiffuseurs historiques.

La question est moins de déterminer qui serait suffisamment réglementé que de nous demander si les règles de concurrence correspondent encore aux réalités du marché.

Les quotas musicaux en offrent une illustration. Leur objectif de soutien à la création et à la diversité conserve tout son sens. Mais certaines modalités de programmation, pensées pour un univers où les radios contrôlaient une grande partie de l'exposition musicale, méritent d'être réexaminées face à des services qui donnent instantanément accès à des millions de titres.

Et pourquoi la réponse devrait-elle nécessairement consister à imposer davantage de contraintes aux nouveaux acteurs ?

Je crois au contraire que nous devrions engager une réflexion plus ambitieuse : passer progressivement d’une régulation centrée sur les moyens à une régulation davantage fondée sur les contributions.

Plutôt que de prescrire systématiquement comment les médias doivent remplir leurs missions, pourquoi ne pas évaluer plus largement ce qu’ils apportent réellement ? Investissements dans la création, exposition des artistes locaux, découverte de nouveaux talents, information de proximité, pluralisme, accessibilité ou contribution à la vie culturelle d’un territoire : autant d’objectifs qui pourraient, lorsque cela est pertinent et mesurable, laisser davantage de liberté dans leurs modalités de réalisation.

Il ne s’agit pas d’abandonner les obligations d’intérêt général, mais de repenser les moyens de les atteindre.

La question fiscale participe du même raisonnement. Nos médias financent des rédactions, des studios, des emplois et des infrastructures ancrés dans des territoires. Les plateformes mondiales opèrent selon des organisations économiques et fiscales différentes. Or, le décalage entre l'activité économique réelle et la localisation des bénéfices est documenté. Selon les Statistiques de l'impôt sur les sociétés 2026 de l'OCDE, les centres d'investissement concentrent 25 % des bénéfices déclarés au titre des activités étrangères des groupes multinationaux étudiés, mais seulement 6 % de leurs effectifs et 15 % de leurs actifs corporels. Ces chiffres concernent l'ensemble des multinationales observées, pas spécifiquement les plateformes numériques. Ils illustrent néanmoins une question fondamentale : la valeur générée sur un marché, les bénéfices qui y sont déclarés et les investissements qui y sont effectivement réalisés ne suivent pas nécessairement les mêmes frontières.

Notre souveraineté économique dépend aussi de notre capacité collective à conserver et réinvestir une part suffisante de la valeur que nous créons.

Car la régulation ne devrait pas seulement protéger des modèles hérités. Elle devrait permettre aux médias qui remplissent des fonctions essentielles de continuer à les exercer, à innover et à se transformer.

Une radio parfaitement distribuée peut aussi devenir parfaitement dispensable

Reste, à mes yeux, le défi le plus fondamental. Celui sur lequel nous avons probablement le plus de prise, mais que les débats technologiques relèguent trop souvent au second plan.

Imaginons que nous ayons tout réussi : une FM préservée aussi longtemps que nécessaire, un DAB+ largement déployé, une distribution IP maîtrisée, des interfaces automobiles accueillantes, des données correctement exploitées et des règles de concurrence mieux équilibrées.

Qu’allons-nous distribuer ?

Car aucune architecture technologique, aussi performante soit-elle, ne peut sauver une proposition éditoriale devenue interchangeable.

Une radio parfaitement distribuée mais éditorialement banale ne fait que diffuser plus efficacement sa propre banalisation.

Face aux plateformes, nous ne gagnerons pas en essayant de devenir une version moins performante de Spotify ou de YouTube. Leur puissance de catalogue, leur connaissance des comportements individuels et leur capacité de personnalisation sont considérables.

Notre valeur doit donc se construire ailleurs.

Je vois notamment quatre qualités à cultiver : la proximité, la prescription, la simplicité et l’interaction. Elles prolongent une conviction que je défendais déjà dans une tribune publiée en février 2024 dans La Lettre Pro de la Radio et de l'Audio Digital, après le Paris Radio Show : notre crise de la demande est aussi une crise de l'offre. À force de standardisation, nous risquons de sacrifier précisément la surprise, l'émotion et le lien qui font la singularité de la radio.

La proximité, d’abord. Une plateforme peut connaître intimement les habitudes d’écoute d'un utilisateur sans nécessairement comprendre le territoire dans lequel il vit. La radio peut aller sur le terrain, incarner une communauté, faire émerger des voix locales, accompagner ses événements et raconter ce qui ne se passe nulle part ailleurs. À condition, évidemment, de continuer à investir dans cette présence. La proximité ne se décrète pas depuis un studio.

La prescription, ensuite. Les algorithmes excellent à interpréter nos préférences et peuvent aussi nous surprendre. Mais la radio a une autre carte à jouer : celle d’une proposition éditoriale assumée, portée par des personnalités qui osent faire découvrir, contextualiser, confronter et parfois bousculer les habitudes.

Un média ne crée pas seulement de la valeur en donnant au public ce qu’il demande. Il en crée aussi en lui proposant ce qu’il ne savait pas encore qu’il aimerait.

La simplicité constitue, elle aussi, un avantage que nous sous-estimons. Dans un univers d’abondance où chaque service exige des choix, la radio conserve cette qualité presque luxueuse : on peut simplement l’allumer et se laisser guider.

Encore faut-il la préserver dans nos expériences numériques. Accumuler les fonctionnalités, les menus et les parcours complexes ne constitue pas nécessairement un progrès. Parfois, innover consiste surtout à supprimer les frictions entre l’auditeur et ce qu’il souhaite écouter.

Enfin, l’interaction. La radio possède une capacité singulière à réunir des individus autour d’un même moment, d’une même voix ou d’un même événement. Le numérique permet d’amplifier cette force, à condition de ne pas réduire l’interactivité à quelques boutons de réaction. Témoignages, conversations, contributions et événements peuvent devenir de véritables composantes de notre proposition éditoriale.

L’enjeu n’est pas simplement d’accumuler des audiences. Il est de construire des communautés.

Cette transformation suppose également de penser l’audio au-delà du seul flux linéaire. J’ai déjà développé les différences fondamentales entre la radio et le podcast. La première organise des rendez-vous collectifs, le second permet à chacun de choisir son temps d’écoute, sa profondeur et son degré d’intimité avec un sujet.

L’un n’est pas le replay de l’autre. Et une stratégie audio ne consiste pas à multiplier les déclinaisons d’un même programme.

Elle doit déterminer ce qui mérite d’être vécu en direct, prolongé à la demande, réinventé dans un autre format ou produit spécifiquement pour un usage. C’est précisément cette liberté de conception éditoriale que nous devons reconquérir.

Cela suppose aussi des organisations capables de faire travailler ensemble les compétences éditoriales, les équipes produit, la technologie et la donnée. Non pour soumettre la création aux indicateurs, mais pour mettre la connaissance des usages au service d'une ambition éditoriale plus forte.

Je reste également convaincu de l’intérêt de la coopétition entre radiodiffuseurs. Nous avons beaucoup à gagner à mutualiser certaines infrastructures, nos efforts de découvrabilité et nos capacités d’innovation. Mais cette coopération n’a de sens que si elle nous permet ensuite de mieux affirmer nos différences.

Car une playlist peut être reproduite. Une fonctionnalité peut être copiée. Une interface peut être imitée.

Une relation de confiance patiemment construite, une personnalité intimement liée à son territoire ou une communauté qui se retrouve autour d’un rendez-vous éditorial ne se reproduisent pas aussi facilement.

C'est sans doute là que réside notre souveraineté la plus profonde : dans notre capacité à créer une valeur qui repose d’abord sur nos propres choix, plutôt que sur le bon vouloir des interfaces qui nous distribuent.

Finalement, je crois que notre problème est moins technologique que stratégique. Nous savons que les usages évoluent, que la FM ne peut être notre unique horizon, que le DAB+ préserve une capacité de diffusion directe et que l’IP est indispensable au développement de nouveaux services.

Nous savons aussi que les conditions de concurrence méritent d’être repensées et que notre proposition éditoriale doit se transformer.

Mais nous continuons trop souvent à traiter ces sujets séparément.

L’avenir de la radio ne se jouera pas dans la victoire d’une technologie sur les autres. Il dépendra de notre capacité à construire une stratégie cohérente, qui nous permette d'atteindre directement nos publics, de maîtriser suffisamment nos données, de retrouver une liberté économique et de produire des contenus qui méritent véritablement d’être choisis.

La FM, le DAB+ et l’IP ne sont pas des destinations. Ce sont des chemins. Chacun possède ses avantages, ses contraintes et ses dépendances.

Notre responsabilité consiste à en choisir les conditions en pleine conscience, sans perdre de vue ce qui donne un sens au voyage : la relation avec celles et ceux qui nous écoutent.

Car le véritable danger n’est peut-être pas de perdre une fréquence ou une place sur un écran. C’est de devenir parfaitement accessibles… et progressivement dispensables.

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